23 avril 2026

L'illusion de la nation

La peur cherche une forme. Elle ne supporte pas longtemps de demeurer diffuse, flottante, sans visage. Elle exige une architecture. Alors on la rassemble, on la stabilise, on lui donne un nom. On trace des lignes, on érige des récits, on fabrique un dedans et un dehors. Ainsi naissent les nations.
Elles promettent une identité claire là où l’existence demeure incertaine. Elles offrent un sentiment d’appartenance à ceux que le vertige du monde inquiète. En échange, elles demandent l’adhésion, la loyauté, parfois le sacrifice. Ce pacte est ancien. Il repose sur une idée simple : pour se sentir en sécurité, il faut enfermer les autres, et souvent soi-même.
La nation rassure en réduisant. Elle simplifie l’humain à une origine, une langue, une mémoire officielle. Elle transforme la complexité vivante des êtres en catégories administrables. Elle fixe ce qui, par nature, circule. Elle exige que l’on se reconnaisse d’abord par un drapeau avant de se reconnaître comme vivant parmi les vivants.
Dans cette logique, la peur devient structurante. Elle n’est plus un affect à traverser, mais une énergie à organiser. On la canalise vers l’extérieur. On lui désigne des figures commodes : l’étranger, le différent, celui qui ne rentre pas dans le récit. L’identité nationale fonctionne alors comme une cellule collective, où chacun est à la fois protégé et surveillé.
Ce qui se joue là n’a rien d’anecdotique. C’est une manière de tenir l’humain à distance de sa condition réelle. Car vivre, c’est accepter l’incertitude, la porosité, la rencontre imprévisible. La nation propose l’inverse : des frontières nettes, des appartenances fermées, des identités gravées dans le cerveau et sur des papiers. Elle transforme la peur en principe d’organisation.
On m’objectera que les nations protègent, qu’elles structurent, qu’elles rendent possible la solidarité. Mais cette solidarité est conditionnelle. Elle s’arrête aux limites du groupe. Elle repose sur l’exclusion préalable de ceux qui n’en font pas partie. Ce qui est offert à certains est refusé à d’autres, au nom d’une fiction collective tenue pour naturelle.
Le drame est que cette construction finit par produire ce qu’elle prétend conjurer. En voulant se prémunir de la violence du monde, elle la reproduit. En cherchant à sécuriser l’identité, elle engendre la méfiance permanente. En prétendant protéger la vie, elle la hiérarchise. La prison devient invisible parce qu’elle est partagée.
Il ne s’agit pas ici de nier les histoires, les cultures, les langues. Il s’agit de refuser qu’elles servent de murs. Lorsqu’une appartenance cesse d’être un passage pour devenir une enceinte, elle enferme autant qu’elle rassure. Elle donne une identité à la peur, et la peur, en retour, gouverne les consciences.
Accepterions-nous de vivre sans ces prisons collectives et de consentir à une identité ouverte, vulnérable, non garantie ? De renoncer à la sécurité illusoire des appartenances closes pour habiter un monde sans un certificat d’origine ? Sans une attestation d’appartenance corps et âme à un morceau de la terre qu’on imagine le mieux, le bon, l’unique ? Ce choix n’abolirait pas la peur, il lui retirerait simplement le pouvoir de décider à notre place.
Alors apparaissent, derrière les hymnes et les drapeaux, les barreaux de la nation. Ils ne sont pas toujours de fer mais de récits rances, de frontières sacralisées, de dévotions craintives. Ils ne claquent pas comme les portes d’une prison ; ils se referment plus doucement, dans les habitudes de penser, dans les réflexes de rejet, dans cette manière d’appeler protection ce qui mutile en silence notre commune appartenance au monde.
Les nations ne sont pas des refuges neutres. Elles sont des constructions affectives destinées à banaliser la peur. Les reconnaître pour ce qu’elles sont, me semble-t-il, c’est déjà desserrer, un peu, leurs barreaux.

Julien Carboni

Illustration : S'sa

09 avril 2026

Ce qui recommence (malgré tout)

Chaque naissance est porteuse d’une affirmation silencieuse. Rien n’est expliqué, rien n’est promis, et pourtant la vie ressurgit. Un souffle apparaît là où l’on croyait le monde fatigué de lui-même. Ce n’est ni une réponse aux désastres, ni une justification de ce qui a été fait. C’est un recommencement, nu et sans commentaire.
L’enfant n’arrive pas avec un élan rédempteur. Il ne répare rien. Il ne rachète personne. Sa présence dit autre chose, plus simple et plus dérangeant : malgré tout, la vie continue de se risquer. Elle s’avance sans garantie, comme si elle persistait à croire qu’il y a encore une place pour l’humain, même après tant d’échecs répétés.
Le naissant s’impose par sa fragilité même. Un être minuscule, entièrement dépendant, vient rappeler que le monde ne reste jamais fermé sur lui-même. Qu’il demeure vulnérable mais ouvert, traversé par une possibilité qui ne renonce pas. Face à cela, toute vision désabusée tombe en désuétude. Non parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle est incomplète. Le pessimisme sait décrire les ruines, les violences, les aveuglements… Il oublie parfois cette obstination étrange qui pousse la vie à recommencer sans se justifier. Chaque naissance vient contredire, sans discours, l’idée que tout serait définitivement perdu. C’est un événement qui engage les adultes plus qu’il ne les rassure. Il ne leur dit pas que demain sera meilleur. Il leur confie une tâche muette qui consiste à rendre le monde hospitalier pour ce qui vient d’apparaître.
L’enfant ne porte pas l’expérience à la place de celles et ceux qui l’ont précédé. Il la met entre leurs mains avec une exigence tacite. Ce qui recommence demande à être accueilli, protégé, transmis. C’est une confiance têtue. Une confiance qui ne nie ni la souffrance ni l’absurde, mais qui refuse, autant que faire se peut, de s’abolir dans une résignation. Le processus de vie ne souffre pas de culpabilité, il s’inscrit dans la continuation. La naissance offre une chance, encore une. 
Dans cette répétition fragile du commencement se joue quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas une foi naïve dans l’humanité, mais une sorte de reconnaissance. L’humain, comme le monde, n’est jamais entièrement clos. Il demeure parfaitement capable d’accueil, de soin, de transmission. Il peut encore apprendre à ne pas tout détruire, à ne pas tout épuiser, à laisser place.
Chaque enfant qui arrive rappelle cela sans le dire. Il n’énonce aucun message. Il est le message. Sa simple existence affirme que le monde, malgré tout, n’a pas cessé d’être offert à la relation, au lien, à la responsabilité partagée. Et tant que cela recommence, quelque chose, au plus profond de l’humanité, continue de parier sur la vie et son devenir.

Julien Carboni


Illustration : S'sa