21 mai 2026

Le voisin, l'ordre et le cochon


Il est des moments de l’histoire où notre société, au lieu d’analyser ce qui l’organise réellement, choisit de détourner les yeux vers des mirages qui lui semblent plus simples et évidents, même si cela nous conduit à nous mentir collectivement. C’est un peu l’histoire que vous connaissez de l’imbécile qui regarde le doigt un soir de pleine lune…


Je n’ai pas, hélas, le talent des fables. Mais s’il m’avait été donné, c’est avec l’une d’entre elles que j’aurais rédigé ce billet. Je vous aurais raconté l’histoire de ce cochon qui aime son enclos. Il l’aime parce que ses maîtres nettoient et remplissent sa mangeoire à heure fixe. Il faut bien le dire, et c’est vrai, avec des maîtres comme ceux-là on n’a pas à se tracasser de l’état d’incertitude dans lequel nous met la liberté.


Notre société sent que quelque chose se décompose dans le partage des communs : le travail qui appauvrit, les loyers qui étranglent, les services publics qui se démantèlent, la parole politique qui se vide, l’humiliation administrative devenant une méthode courante. Mais au lieu de remonter jusqu’à cette fabrique du malheur, elle désigne un voisin. Elle le rapproche assez pour le voir et l’exploiter, puis l’éloigne suffisamment pour l’exclure.

Le voisin, ici, n’est pas seulement celui qui habite la porte d’à côté. C’est celui qu’on transforme en récit pour servir un imaginaire, idéologique et mensonger. Celui sur qui l’on dépose la peur du déclassement, l’exaspération, le sentiment de dépossession, le sentiment d’insécurité. Celui dont le corps, l’accent, la pauvreté, la religion réelle ou supposée, la couleur de peau, les papiers ou l’absence de papiers, les habitudes ou le simple fait d’être là vont servir de tableau d’affichage à une colère trompeuse et trompée. On lui confie la faute pour éviter d’interroger l’ordre qui l’a produite. Cette opération est politiquement précieuse pour ceux qui gouvernent sans vouloir qu’on les observe de trop près. Elle détourne. Elle canalise. Elle évite que cette colère remonte vers les centres de décision, vers les logiques économiques, vers les grands circuits de l’argent et du pouvoir. Pendant qu’on accuse le voisin, on oublie les exonérations offertes aux puissants, les droits des travailleurs rognés, l’hôpital mis à l’os, l’école méprisée et épuisée, le logement insuffisant et livré à la spéculation, le monde de la culture méprisé, les territoires et les quartiers abandonnés puis sermonnés pour leur désarroi. Le voisin désigné sert alors de couvercle social. 


Notre cochon, jusque-là, acceptait la clôture, mais à présent il la défend. Il regarde avec méfiance et défit du groin celles et ceux qui voudraient la remettre en cause. Il couine à la moindre peur, à la moindre fausse indignation qu’il exagère sans cesse, comme pour reprendre à son compte le langage de ses maîtres.


La peur, une fois fixée sur le voisin, change de statut. Elle n’est plus une névrose mais un programme. Elle réclame des lois d’exception qui se parent de “bon sens”, des fichiers étendus, des caméras supplémentaires, des contrôles à répétition, des fouilles systématiques, des reconduites plus rapides, des frontières protégées, des peines plus lourdes, un pouvoir policier accru. Elle veut que la rue soit filtrée, que l’espace public soit trié, que la pauvreté soit surveillée, que l’altérité soit sommée de se justifier sans fin. 

Alors le langage suit. Il devient une sorte de codex de l’exclusion banalisée. Il parle de flux, de charges, d’assistés, de quotas, de saturation, d’appel d’air, de laxisme, d’incivilités, de fermeté, de remplacement. On ne dit plus qu’on humilie : on “encadre”. On ne dit plus qu’on exclu : on “régule”. On ne dit plus qu’on trie les vies : on “priorise”. C’est ainsi que la brutalité se donne de jolis gants immaculés. Elle ne hurle pas toujours; elle classe, elle coche, elle notifie, elle convoque, elle suspend des droits, elle conditionne les aides, elle multiplie les contrôles d’identité au faciès puis elle appelle cela le “maintien de l’ordre”.


Le cochon finit par faire de sa soumission une conviction. Ce qui devrait l’alarmer devient pour lui le signe de la compétence de ses maîtres. Peu à peu, la petite rengaine qu’il gardait en tête : “après tout, on s’occupe bien de moi, même si c’est au détriment de quelques uns” devient “après tout, on sait mieux que moi ce qui est bon pour moi. On me dit d’avoir peur; j’ai peur ! On me dit de haïr; je hais !”


L’état de droit s’amenuise en même temps que cette mécanique devient familière. Lorsque l’on supporte sans frémir que des familles soient mises dehors, que des enfants dorment à l’hôtel ou dans la rue, que des travailleurs pauvres soient rendus responsables du manque qu’ils subissent eux-mêmes, que des étrangers servent de décor permanent aux campagnes de peur et soient expulsés dans la plus stricte indignité, que des associations de secours soient soupçonnées d’un certain “délit de solidarité”, que des manifestants soient violentés au nom de la paix publique, que les pauvres soient criminalisés et abandonnés comme des phénomènes nuisibles. Tout cela finit par composer une pédagogie de l’inhospitalité. 

Ce qui me frappe, c’est la docilité avec laquelle beaucoup acceptent ce tour de passe-passe. Ils savent que leur vie est devenue plus dure, mais on leur apprend à regarder de côté plutôt qu’en haut. On leur souffle que leur pouvoir d'achat maigrit à cause des aidés sociaux, que leur quartier se dégrade à cause des étrangers, que leur insécurité provient d’individus en marge et non des décisions qui ont méthodiquement désossé les protections communes. On les pousse à confondre le fragilisé et l’ennemi. On met les précaires en concurrence avec des plus précaires encore, puis on appelle cela du “pragmatisme”.

A ce stade, la politique ne se contente plus de mentir : elle fabrique des réflexes. Elle entraîne à suspecter avant de comprendre, à exclure avant d’analyser, à applaudir des mesures qui, demain, s’étendront bien au-delà de ceux qu’on croyait viser. Car l’histoire est constante sur ce point : ce qui est expérimenté d’abord sur les plus fragiles finit toujours par menacer le reste. Une liberté retirée à un groupe n’est jamais une liberté acquise pour les autres; c’est un précédent. Un seuil abaissé, plus bas, si bas, encore plus bas. Une habitude qui peut devenir tenace et mortifère. Aujourd’hui les exilés, demain les chômeurs, après-demain les opposants, puis toute voix qui viendrait troubler un tant soit peu cette vision étriquée de l’humanité.

C’est pourquoi la désignation du voisin n’est jamais un simple écart de langage. C’est un procédé idéologique. Il permet de justifier la fermeture des frontières intérieures et extérieures, le soupçon comme climat, la punition comme méthode, le contrôle comme horizon. Il rend acceptable une société où l’on passe plus de temps à surveiller les plus fragilisés qu’à limiter la puissance de ceux qui exploitent, accaparent, polluent, spéculent et gouvernent sans partage. Il transforme la peur populaire en outil de conservation de l’ordre. 

Il faudrait exprimer les choses plus nettement. Quand une société préfère accuser les vulnérables plutôt que contester ce qui humilie, exploite et divise, elle ne se protège pas : elle s’automutile. Elle se prépare à vivre sous un régime de méfiance administrée, de libertés atrophiées, d’inégalité justifiée.


Ce pauvre cochon, animal intelligent mais docile, par faute d’avoir réellement compris sa propre colère se la fera usurper. On le flattera d’être un bon cochon. On le méprisera mais il ne le verra pas, aveuglé qu’il est par la haine qu’on a fait naître en lui. Il se laissera dupé par des gants propres délicatement enfilés sur des mains sales. Il décidera en toute liberté conditionnée, à une élection prochaine, de glisser dans l’urne un bulletin pour le charcutier.


Julien Carboni


Illustration : S'sa

07 mai 2026

Nés pour coopérer

 

Il y a dans nos gestes les plus simples une inclination discrète à rejoindre l’autre. Avant même la parole, le corps ajuste, attend, répond. Le nouveau né n’attend que de l’autre.
Un regard cherche un appui, une main se tend, une voix s’accorde à une autre. Cette disposition n’est pas une conquête, elle précède les choix. Elle appartient à ce qui, en nous, cherche spontanément la continuité plutôt que la rupture.
Pourtant, l’histoire humaine semble raconter l’inverse. Elle accumule les récits de conflits, de dominations, de violences répétées. On en vient à croire que la discorde serait notre vérité profonde, et l’entente une exception fragile. Mais cette lecture oublie l’essentiel : rien de durable ne s’est jamais bâti sans coopération. Même les affrontements reposent sur des formes d’organisation partagée. La destruction elle-même emprunte les chemins du lien qu’elle détourne.
Au quotidien, cette évidence se manifeste pour qui veut la voir. On traverse une rue en comptant sur l’attention des autres. On parle en espérant être compris. On vit parce que d’innombrables gestes invisibles, accomplis par des inconnus, rendent la vie possible. Le pain arrive sur la table, l’eau coule du robinet, les soins sont reçus. Cette trame silencieuse, au fond, n’est pas un exploit. Elle tient par la répétition patiente d’actes coordonnés.
Ce qui abîme le monde ne naît pas d’un excès de relation, mais de sa déformation. Lorsque le lien se transforme en domination, lorsque la coopération se mue en contrainte, quelque chose se retourne contre sa propre source. On oublie alors que l’autre n’est pas un obstacle à contourner, mais une condition d’existence. La peur, l’avidité, le ressentiment brouillent cette évidence et donnent l’illusion que l’on pourrait tenir seul.
Pourtant, même dans les moments de repli, la dépendance demeure. Nul ne se suffit entièrement. Nul ne se construit sans appuis. Reconnaître cela ne diminue pas l’individu ; cela le situe et le crée. Cela rappelle que l’autonomie n’est pas l’isolement, mais la capacité de s’inscrire dans des relations justes. Une force qui n’écrase pas, une liberté qui ne nie pas.
Cette orientation profonde a des conséquences concrètes. Elle invite à penser autrement les rapports sociaux, les choix collectifs, l’usage des ressources. Là où l’on mise sur la concurrence généralisée, on épuise les êtres et les milieux. Là où l’on restaure des formes d’entraide, même modestes, quelque chose se rééquilibre. Le monde vivant lui-même fonctionne par alliances, ajustements, échanges constants. La séparation absolue y est synonyme de mort.
D’aucuns me diront halte à l’angélisme ou à la naïveté... Bien sûr il y a des conflits réels, des oppositions nécessaires, des résistances à bâtir. Mais même ces tensions prennent sens dans un horizon commun. On s’oppose pour préserver un lien plus large, pour empêcher qu’il soit rompu définitivement. La lutte elle-même vise souvent à rétablir une possibilité de vivre avec les autres.
N’y a-t-il pas dans cette perspective quelque chose qui nous parle ? N’y a-t-il pas dans nos cœurs comme une intuition, du fond des âges, qui nous dit que nous ne sommes rien sans l’autre et qu’il y a un profond réconfort dans la confiance prêtée aux membres de notre espèce ? Nous ne sommes pas faits pour nous dresser les uns contre les autres, mais les uns auprès des autres. Cette disposition première, hélas, ne garantit rien. Elle demande à être reconnue, entretenue, protégée des forces qui la déforment. Lorsqu’elle est honorée, elle ne promet pas l’harmonie parfaite, mais une possibilité à prendre au sérieux : celle de construire un monde où la relation ne soit pas une menace, mais un appui. Nous sommes nés de ça; de cette coopération. A nous peut-être d’affirmer que nous sommes nés pour ça.

Julien Carboni


Illustration : S'sa