16 juillet 2026

Le respect n'est pas la crainte

Il y a des phrases politiques qui claquent comme des portes de caserne. Elles ont la clarté des ordres et l’assurance de ceux qui pensent tenir le réel en nommant simplement le danger. Lorsque le président Macron déclare dans son discours de l’Ile Longue le 2 mars dernier : “Pour être libre, il faut être craint; pour être craint, il faut être puissant”, il ne dit pas seulement un propos stratégique mais installe une vision du monde qui affirme que la liberté devient le fruit paradoxal de l’intimidation et que la souveraineté se transforme en capacité à faire trembler les autres avant qu’ils ne nous atteignent.
C’est un argument compréhensible et je ne doute pas que vous y serez sensibles également. Il est sûrement vrai que le monde n’est pas une prairie naïve où les nations viendraient déposer les armes au premier chant d’oiseau. Bien entendu il existe des impérialismes, des régimes brutaux, des chefs d’Etat qui ne connaissent que le rapport de force et il serait puéril de confondre la paix avec l’absence de défense… Mais ce qui m’inquiète particulièrement dans la phrase du président c’est ce glissement qui fait de la peur un passage obligé de la liberté. 
Camus ouvre une brèche salutaire lorsqu’il écrit dans ses carnets : “Rien n’est plus méprisable que le respect fondé sur la crainte”. Cette phrase a la simplicité tranchante qu’on lui connaît. Elle ne nie en rien la violence du monde mais elle refuse de lui abandonner la définition du respect. Car la crainte, ce n’est pas le respect. La crainte courbe les corps, ferme les bouches, suspend pour un temps l’agression; elle ne crée pas d’estime, ni de confiance, ni de paix durable. Elle produit un silence contracté, une obéissance nerveuse, une attente rancunière. Là où la peur règne en maître, chacun prépare déjà la revanche de son humiliation. Le bellicisme commence souvent par une sorte de hold up sémantique où ce qu’on a appelé la lucidité n’était en fait qu’une fascination pour la force. Ce qu’on a appelé responsabilité n’était en réalité qu’une résignation devant l’escalade. Ce qu’on a appelé protection n’a fait qu’habituer les peuples à vivre sous la voûte mentale de la menace. Et peu à peu l’imaginaire se militarise. La puissance cesse de reconnaître ses propres limites, elle prend l’allure de prophéties qui annoncent des nécessités morbides. Le besoin alors se fait sentir de paraître plus ferme, plus armé, plus dissuasif, plus redoutable. La peur nourrit ainsi la peur.
Une démocratie devrait pourtant se reconnaître à d’autres attentes. Elle peut se défendre sans adorer la force brute. Elle peut protéger ses citoyens sans faire de la terreur réciproque une condition de cette défense. Elle peut savoir que la force existe tout en refusant de lui confier l’avenir de la cité. La vraie force n’est pas destruction; elle est maîtrise de soi, retenue, parole crédible, alliances justes, fidélité aux droits, puissance diplomatique, refus de traiter l’humanité comme une matière stratégique.
Je crois qu’une société peut être qualifiée de juste lorsqu'elle peut inspirer davantage que la peur. Qu’elle soit fiable. Qu’elle soit digne. Qu’elle porte une voix capable de désarmer les fatalités plutôt que d’en faire une doctrine solennelle. Vous me direz que cela ne suffira jamais face aux prédateurs, et je vous approuverai. Mais l’inverse ne suffira pas davantage car la peur n’a jamais fondé un monde commun; elle ne fonde que des équilibres précaires, des murailles mentales, des sommeils peuplés d’alertes à la bombe. Je crois que la paix exige bien plus qu’un arsenal : elle convoque de l’imagination politique, une anticipation diplomatique, une justice sociale, une capacité à ne pas laisser les marchands d’angoisses et d’armes gouverner nos convictions.
Cette phrase que nous offre Albert Camus, écrite en pleine seconde guerre mondiale, nous conduit à penser que la liberté ne se réduit pas au fait de survivre dans un bellicisme admis. Elle induit et suppose une autre idée de l’être humain. Si, pour être libres, nous devons d’abord devenir effrayants, que restera-t-il de cette liberté lorsqu’elle aura pris le visage de ce qu’elle redoute ? La question touche au cœur de la société que nous voulons bâtir : voulons-nous seulement éviter la défaite, ou voulons-nous encore mériter la paix ?
Il ne s’agit pas pour autant de désarmer la vigilance. Il s’agit, en revanche, de désarmer l'envoûtement. De refuser que la peur devienne notre boussole intérieure et politique. De rappeler qu’une politique à la hauteur de nos attentes de paix ne consiste pas à fabriquer des peuples tremblants, même chez l'adversaire, mais à tenir ouverte la possibilité d’un monde où la puissance se laisse remettre en cause dans sa légitimité. La vraie liberté ne se mesure pas à l’effroi que l’on provoque. Elle se reconnaît à la violence que l’on contient, à la dignité que l’on préserve, à cette part de paix que l’on refuse de sacrifier même lorsque l’époque voudrait nous convaincre qu’elle est devenue inutile.
Grâce au président, deux évidences se révèlent à nous. La première nous dit, en tout état de cause, que le respect n’est pas la crainte, et la deuxième nous prouve assurément que le président n’a pas, hélas, la maturité philosophique qui incombe à celles et ceux qui marquent leur passage au pouvoir en œuvrant pour la paix. 

Julien Carboni


Illustration : S'sa

Le processus de création de ce texte a été capté et analysé en temps réel par le logiciel Revision History et atteste qu'il n'a été généré par une IA.

 

02 juillet 2026

Ecrire comme Emily

Écrire comme Emily Dickinson : faire d’une chambre étroite une constellation soudaine et vibrante. Comprendre que l’espace n’est pas une affaire de surface, que l’immensité peut tenir entre une table, une fenêtre, quelques fleurs dans un verre, une petite robe, un battement d’abeille contre la vitre. Il y a des êtres qui parcourent le monde depuis leurs bateaux, leurs trains, leurs armées, leurs discours… Il en est d’autres qui traversent l’infini depuis la virginité d’un cahier ouvert. Un stylo, une lampe, une attention si dense qu’elle finit par troubler l’apparence des choses.
J’aime beaucoup cette idée d’un retrait incandescent qui parsème l'œuvre de ses quatrains. C’est un retrait qui dit, comme Jean Grenier, “Je ne suis pas absent, je suis présent ailleurs”. Un retrait qui devient un athanor pour la combustion intérieure, un lieu où la vie cesse de se disperser pour atteindre toute son intensité. On se retire parfois parce que le tumulte appauvrit la perception, parce que les paroles trop nombreuses font taire l’essentiel, parce que l’âme a besoin de silence pour entendre la rumeur secrète du réel. Il faut alors fermer doucement la porte pour mieux recevoir ce que l’agitation rend inaudible.
Il y a chez Emily quelque chose qui tranche. Le vers trébuche, s’interrompt, repart et laisse une béance entre deux éclats. Le tiret devient une petite falaise. On y pose le pied, puis le vertige nous fait manquer d’air. Cassure volontaire ou illumination incomplète ? Une conscience ne se saisit jamais tout entière dans un poème. 
Ecrire ainsi comme Emily, c’est consentir à l’étrangeté sobre des choses à proximité. L’abeille se révèle ouvrière de lumière, hiéroglyphe tremblant du matin d’été, messagère du mystère qui féconde. La fleur devient cette explosion figée, la pensée colorée de la Terre, la bouche fragile et parfumée ouverte vers le ciel. Une tombe, elle, révèle sa question froide à jamais posée : où êtes-vous à présent, souvenirs qui s’animent ?
Et tout ce qui paraît minuscule se met à pétiller dans la chambre noire de l’enfance où des couloirs se dessinent vers l’incommensurable.
Il ne s’agit pas bien sûr de l’imiter. Seulement sa démarche est empruntable. Écrire comme on vit; faire avec des mots sa propre initiation, traverser pieds nus le chemin brûlant du papier qui vous attend dans cette chambre où vous prenez refuge de vous-même. 
Nous croyons souvent que l’écriture doit saisir les grandes idées, les vastes douleurs, les architectures explicites de la pensée. Mais l'écriture la plus pénétrante sait saisir la miette au coin des lèvres pour y découvrir une immensité repliée. Elle ne grossit pas les choses mais sait donner à notre regard l’importance des détails qui soutiennent l’univers. Elle n’ajoute pas du sublime au réel, mais affirme le réel comme le porteur de son propre abîme et de sa propre musique. La plume prolonge alors la main, mais aussi le cœur, le souffle, la stupeur, cette faculté rare de demeurer devant une chose sans la réduire à son utilité.
Après avoir dansé avec Zorba, après avoir souri avec Siddhartha, il faudra sans doute tenter d’écrire comme Emily, une ode à l’univers sans tapage de soi.
Danser apprend la Terre avec le corps. Sourire pacifie le cœur. Écrire creuse la voie de la solitude peuplée, de la phrase brève qui ouvre plus de ciel qu’un long manifeste. La corps a dansé, le visage s’est adouci, la main peut déposer sur la page une parcelle d’invisible.
Écrire en supportant la densité du silence, en laissant la mort s’approcher sans lui céder sa place, en accueillant la joie sans l’épaissir de possession. Il faut une grande vigueur intérieure pour écrire avec peu, pour laisser un tiret devenir pont, une majuscule une secousse, une image un passage. C’est une économie des détours et des rondeurs qui devient comme une précision de l’âme et refuse l’encombrement parce qu’elle cherche la vibration exacte en acceptant, in fine, de ne pas la trouver. Car écrire comme Emily c’est aussi accepter que le poème n’explique pas toujours à qui il parle. Elle qui a si peu publié de son vivant, à qui s’adressait-elle ? Un ami, une sœur, un lecteur improbable ? L’écriture lance ainsi ses graines dans une temporalité étrange. Elle ne sait pas dans quels champs de la conscience elles tomberont. Au fond, pourquoi ne pas confier ses mots à l’espace, sans garantie, avec cette pudeur ardente de ceux qui savent que le vers se lit souvent plus loin que son auteur.
Ecrire comme Emily est une insurrection de la délicatesse qui, lorsqu’elle garde son feu poétique et secret, nous rappelle qu’il existe une souveraineté du peu et une fécondité de l’ombre. Elle nous apprend à ne pas confondre la visibilité et la présence.
Emily Dickinson nous invite dans sa chambre à chaque fois que l’on accepte de laisser le monde nous parler avec son langage de poussière et que soudain nous osons écrire, n’étant plus tout à fait seuls, devant notre feuille, nous tenant au bord d’un cosmos minuscule où nous faisons miroir avec des mots.

Julien Carboni

Illustration : S'sa


Le processus de création de ce texte a été capté et analysé en temps réel par le logiciel Revision History et atteste qu'il n'a été généré par une IA.

18 juin 2026

Sourire comme Siddhartha

On a souvent mal interprété le sourire du Bouddha. On l’a réduit à une image de sérénité vague, à une douceur décorative, presque à une politesse de l’âme. Pourtant ce sourire ne détourne pas du monde. Il ne recouvre ni la douleur, ni l’injustice, ni l’inquiétude des êtres. Il exprime une paix plus exigeante; une paix de clarté en quelque sorte.

Voir clair, regarder en face, ce n’est pas céder au désespoir. Notre société associe volontiers la lucidité à l’amertume. On croit profond celui qui ironise, celui qui dénude nos illusions avec un air supérieur et las, mais la véritable clairvoyance ne dessèche pas le cœur. Elle le rend plus vaste. Elle permet de comprendre que les êtres sont traversés de peurs, de blessures, d’attachements, de contradictions. Alors le jugement perd de son arrogance. 

Le sourire de Siddhartha naît de cette région intérieure. Il ne procède ni de l’oubli, ni de l’innocence. Il sait simplement ce qu’il en coûte d’exister : l’usure du corps, les attachements déguisés, les deuils, l’instabilité, les désirs insatiables, les illusions qui nous gouvernent, les violences sociales qui écrasent les plus fragiles. Il ne flotte pas au-dessus de l’incendie. Il traverse le réel sans lui abandonner la victoire du tragique.

Peut-être pouvons-nous apprendre à employer ce sourire, ou plus exactement à consentir à ce qu’il nous emploie. Il ne s’agit pas de se fabriquer une expression paisible, ni d’ajouter à son visage une discipline de façade mais de se laisser adopter par sa simplicité, nue, respirable. Entrer dans ce sourire c’est, comme pour la danse de Zorba, retrouver une dimension naturelle de l’être, un accord plus profond avec le souffle, avec la fragilité des choses, avec cette clarté sans crispation qui sommeille en nous sous tant d'agitations inutiles.

C’est pourquoi ce sourire me semble si précieux pour notre humanité. Nous vivons dans l’emportement, la réaction immédiate, la saturation des esprits. Nous absorbons sans cesse des nouvelles graves, des indignations, des peurs, des affrontements. Nous savons beaucoup, mais dans le morcellement. Nous réagissons plus que nous ne répondons. Dans ce climat, la paix devient une résistance. Elle n’est pas inertie, elle est gravité. Elle n’endort pas, elle recueille. Elle n’éradique pas la souffrance du monde ; elle la transforme et empêche seulement qu’à cette souffrance s’ajoute notre propre fièvre contaminante.

Cette paix a aussi une portée commune. Une société habitée par la peur, la convoitise et la crispation produit des formes de vie à leur image, une concurrence généralisée, du mépris social, de l’exploitation du vivant, de la dureté institutionnelle. À l’inverse, une conscience plus pacifiée ouvre un autre rapport aux êtres. Elle se laisse moins séduire par l’emprise, la domination, la simplification. Elle rend pensable une justice plus humaine, une attention plus fraternelle, une manière moins brutale d’habiter notre Terre.

Car le sourire de Siddhartha parle aussi de notre lien au vivant. Celui qui voit clairement ne se vit plus comme un empire séparé. Il comprend qu’il dépend de ce qui le dépasse : l’air, l’eau, la terre, les autres, tout ce tissu de relations sans lequel il ne serait rien. Sa paix n’est donc pas un bien privé. Elle devient une responsabilité. Être au monde de telle sorte que le monde souffre un peu moins de notre passage : peut-être est-ce là une définition d’une sagesse qui se porte comme un sourire tranquille. Une forme de respect sans attente qui observe et se tient prête à accueillir le monde dans ses horreurs et ses fulgurances d’amour. Sourire parce qu’au fond, il n’y aurait que ça de réellement actif. Vivre avec le sourire du Bouddha et pourquoi pas mourir de la même impulsion, en signant ce bref passage terrestre de cette expression qui donne forme à notre intention profonde.

Je reviens souvent à cette image d’un sourire sans triomphe, sans supériorité, sans théâtralité. Un sourire qui n’écrase rien. Un sourire qui n’enseigne même pas. Il se contente d’éclairer l’obscurité des figures assombries par la banalité du ternissement. Il rappelle que la fragilité n’enlève rien à la valeur de l’existence. Que la compassion n’est pas faiblesse, mais intelligence du lien. Et que la paix la plus profonde n’est pas celle qui ignore la nuit, mais celle qui garde assez de lumière pour y marcher.


Julien Carboni



Illustration : S'sa

04 juin 2026

Danser comme Zorba

La pensée est parfois trop lourde pour porter la vie. Elle observe le temps sans rien arrêter dans sa course. Elle veut comprendre et maîtriser, prévoir avant de s’élancer. Et puis le corps se rappelle à nous. Il surgit en mouvement, celui d’un homme ou d’une femme qui danse. L'œuvre de Kazantzaki ouvre ce bal si particulier et exaltant et nous offre ce personnage incroyable d’Alexis Zorba. Ange vagabond au rire tonitruant, libertaire de village qui n’exprime sa liberté qu’en actes, ours mal fagoté qui cache l’amitié la plus subtile qui soit... Il se lève, il frappe le sol, il s’abandonne. Dans ce geste, il se libère.
Il lance un affront à la retenue, à la gravité qui rigidifie les corps, aux habitudes qui enferment, aux peurs transmises de génération en génération. Le mouvement devient une manière de dire non à l’immobilité intérieure. Le corps affirme sa force vivante, indocile, joyeuse.
Cet être dansant ne cherche plus à espérer ni à craindre. Il traverse. Il accepte de perdre ses appuis habituels, ses calculs, ses attentes. Ce dépouillement est une plénitude. Plein d’élan, de souffle, de présence. Cette liberté ne se trouve pas au terme d’un effort moral ; elle surgit lorsque l’on cesse de se tenir à distance de ce que l’on vit.
Zorba incarne cette audace. Il n’oppose pas l’esprit au corps, ni la mélancolie à la joie. Il les laisse tomber, un instant, pour accéder à quelque chose de plus simple et plus vaste : une adhésion totale à l’instant. Dans cet abandon consenti, l’existence cesse d’être un problème à résoudre. Elle devient un espace à traverser, les pieds ancrés, le plexus ouvert.
Cette manière d’être déroute ceux qui cherchent la liberté dans une hauteur abstraite. Elle se tient plus bas, plus près du sol. Elle passe par les muscles, la sueur, le rythme. Elle offre une intensité, une façon de s’accorder au vivant sans convention. Danser, ici, consiste à se livrer à la petite musique de l’univers, aussi intense que discrète ; c’est l’habiter pleinement.
Il y a dans le corps désarticulé de Zorba une révolte singulière. Elle ne s’adresse pas seulement à un ordre social, mais à ce qui, en nous, consent trop vite à la résignation. Elle rappelle que l’humain n’est pas condamné à porter les chaînes du monde. Il peut, parfois, s’en affranchir. Non en niant la matière, mais en la mettant en mouvement. Non en suivant les masses injonctives, mais en les transmuant en amitiés discrètes et profondes; les amis qui ne se suivent pas mais qui, tout en s'écartant de la foule, se retrouvent sur un même chemin, et dansent ! Danser sur une plage déserte, dans le fond des tavernes, dans la solitude d’une salle de bain, ou simplement pendant l’exil imaginaire d’un endroit inhabitable sous le voile des yeux fermés.
Danser comme Zorba, c’est accepter de ne rien attendre d’autre que l’élan lui-même. C’est choisir la liberté comme une pratique immédiate. Une manière de se tenir debout, de frapper le sol pour mieux s’en détacher, de rire face à ce qui semblait immuable. Dans ce mouvement, l’humain ne s’élève pas au-dessus de la vie ; il y entre enfin, tout entier. Rythmant, rythmé.
Voilà qu'en fermant les yeux, je frappe le sol et que soudain j'entends comme une petite musique…

Julien Carboni

Illustration : S'sa



21 mai 2026

Le voisin, l'ordre et le cochon


Il est des moments de l’histoire où notre société, au lieu d’analyser ce qui l’organise réellement, choisit de détourner les yeux vers des mirages qui lui semblent plus simples et évidents, même si cela nous conduit à nous mentir collectivement. C’est un peu l’histoire que vous connaissez de l’imbécile qui regarde le doigt un soir de pleine lune…


Je n’ai pas, hélas, le talent des fables. Mais s’il m’avait été donné, c’est avec l’une d’entre elles que j’aurais rédigé ce billet. Je vous aurais raconté l’histoire de ce cochon qui aime son enclos. Il l’aime parce que ses maîtres nettoient et remplissent sa mangeoire à heure fixe. Il faut bien le dire, et c’est vrai, avec des maîtres comme ceux-là on n’a pas à se tracasser de l’état d’incertitude dans lequel nous met la liberté.


Notre société sent que quelque chose se décompose dans le partage des communs : le travail qui appauvrit, les loyers qui étranglent, les services publics qui se démantèlent, la parole politique qui se vide, l’humiliation administrative devenant une méthode courante. Mais au lieu de remonter jusqu’à cette fabrique du malheur, elle désigne un voisin. Elle le rapproche assez pour le voir et l’exploiter, puis l’éloigne suffisamment pour l’exclure.

Le voisin, ici, n’est pas seulement celui qui habite la porte d’à côté. C’est celui qu’on transforme en récit pour servir un imaginaire, idéologique et mensonger. Celui sur qui l’on dépose la peur du déclassement, l’exaspération, le sentiment de dépossession, le sentiment d’insécurité. Celui dont le corps, l’accent, la pauvreté, la religion réelle ou supposée, la couleur de peau, les papiers ou l’absence de papiers, les habitudes ou le simple fait d’être là vont servir de tableau d’affichage à une colère trompeuse et trompée. On lui confie la faute pour éviter d’interroger l’ordre qui l’a produite. Cette opération est politiquement précieuse pour ceux qui gouvernent sans vouloir qu’on les observe de trop près. Elle détourne. Elle canalise. Elle évite que cette colère remonte vers les centres de décision, vers les logiques économiques, vers les grands circuits de l’argent et du pouvoir. Pendant qu’on accuse le voisin, on oublie les exonérations offertes aux puissants, les droits des travailleurs rognés, l’hôpital mis à l’os, l’école méprisée et épuisée, le logement insuffisant et livré à la spéculation, le monde de la culture méprisé, les territoires et les quartiers abandonnés puis sermonnés pour leur désarroi. Le voisin désigné sert alors de couvercle social. 


Notre cochon, jusque-là, acceptait la clôture, mais à présent il la défend. Il regarde avec méfiance et défit du groin celles et ceux qui voudraient la remettre en cause. Il couine à la moindre peur, à la moindre fausse indignation qu’il exagère sans cesse, comme pour reprendre à son compte le langage de ses maîtres.


La peur, une fois fixée sur le voisin, change de statut. Elle n’est plus une névrose mais un programme. Elle réclame des lois d’exception qui se parent de “bon sens”, des fichiers étendus, des caméras supplémentaires, des contrôles à répétition, des fouilles systématiques, des reconduites plus rapides, des frontières protégées, des peines plus lourdes, un pouvoir policier accru. Elle veut que la rue soit filtrée, que l’espace public soit trié, que la pauvreté soit surveillée, que l’altérité soit sommée de se justifier sans fin. 

Alors le langage suit. Il devient une sorte de codex de l’exclusion banalisée. Il parle de flux, de charges, d’assistés, de quotas, de saturation, d’appel d’air, de laxisme, d’incivilités, de fermeté, de remplacement. On ne dit plus qu’on humilie : on “encadre”. On ne dit plus qu’on exclu : on “régule”. On ne dit plus qu’on trie les vies : on “priorise”. C’est ainsi que la brutalité se donne de jolis gants immaculés. Elle ne hurle pas toujours; elle classe, elle coche, elle notifie, elle convoque, elle suspend des droits, elle conditionne les aides, elle multiplie les contrôles d’identité au faciès puis elle appelle cela le “maintien de l’ordre”.


Le cochon finit par faire de sa soumission une conviction. Ce qui devrait l’alarmer devient pour lui le signe de la compétence de ses maîtres. Peu à peu, la petite rengaine qu’il gardait en tête : “après tout, on s’occupe bien de moi, même si c’est au détriment de quelques uns” devient “après tout, on sait mieux que moi ce qui est bon pour moi. On me dit d’avoir peur; j’ai peur ! On me dit de haïr; je hais !”


L’état de droit s’amenuise en même temps que cette mécanique devient familière. Lorsque l’on supporte sans frémir que des familles soient mises dehors, que des enfants dorment à l’hôtel ou dans la rue, que des travailleurs pauvres soient rendus responsables du manque qu’ils subissent eux-mêmes, que des étrangers servent de décor permanent aux campagnes de peur et soient expulsés dans la plus stricte indignité, que des associations de secours soient soupçonnées d’un certain “délit de solidarité”, que des manifestants soient violentés au nom de la paix publique, que les pauvres soient criminalisés et abandonnés comme des phénomènes nuisibles. Tout cela finit par composer une pédagogie de l’inhospitalité. 

Ce qui me frappe, c’est la docilité avec laquelle beaucoup acceptent ce tour de passe-passe. Ils savent que leur vie est devenue plus dure, mais on leur apprend à regarder de côté plutôt qu’en haut. On leur souffle que leur pouvoir d'achat maigrit à cause des aidés sociaux, que leur quartier se dégrade à cause des étrangers, que leur insécurité provient d’individus en marge et non des décisions qui ont méthodiquement désossé les protections communes. On les pousse à confondre le fragilisé et l’ennemi. On met les précaires en concurrence avec des plus précaires encore, puis on appelle cela du “pragmatisme”.

A ce stade, la politique ne se contente plus de mentir : elle fabrique des réflexes. Elle entraîne à suspecter avant de comprendre, à exclure avant d’analyser, à applaudir des mesures qui, demain, s’étendront bien au-delà de ceux qu’on croyait viser. Car l’histoire est constante sur ce point : ce qui est expérimenté d’abord sur les plus fragiles finit toujours par menacer le reste. Une liberté retirée à un groupe n’est jamais une liberté acquise pour les autres; c’est un précédent. Un seuil abaissé, plus bas, si bas, encore plus bas. Une habitude qui peut devenir tenace et mortifère. Aujourd’hui les exilés, demain les chômeurs, après-demain les opposants, puis toute voix qui viendrait troubler un tant soit peu cette vision étriquée de l’humanité.

C’est pourquoi la désignation du voisin n’est jamais un simple écart de langage. C’est un procédé idéologique. Il permet de justifier la fermeture des frontières intérieures et extérieures, le soupçon comme climat, la punition comme méthode, le contrôle comme horizon. Il rend acceptable une société où l’on passe plus de temps à surveiller les plus fragilisés qu’à limiter la puissance de ceux qui exploitent, accaparent, polluent, spéculent et gouvernent sans partage. Il transforme la peur populaire en outil de conservation de l’ordre. 

Il faudrait exprimer les choses plus nettement. Quand une société préfère accuser les vulnérables plutôt que contester ce qui humilie, exploite et divise, elle ne se protège pas : elle s’automutile. Elle se prépare à vivre sous un régime de méfiance administrée, de libertés atrophiées, d’inégalité justifiée.


Ce pauvre cochon, animal intelligent mais docile, par faute d’avoir réellement compris sa propre colère se la fera usurper. On le flattera d’être un bon cochon. On le méprisera mais il ne le verra pas, aveuglé qu’il est par la haine qu’on a fait naître en lui. Il se laissera dupé par des gants propres délicatement enfilés sur des mains sales. Il décidera en toute liberté conditionnée, à une élection prochaine, de glisser dans l’urne un bulletin pour le charcutier.


Julien Carboni


Illustration : S'sa

07 mai 2026

Nés pour coopérer

 

Il y a dans nos gestes les plus simples une inclination discrète à rejoindre l’autre. Avant même la parole, le corps ajuste, attend, répond. Le nouveau né n’attend que de l’autre.
Un regard cherche un appui, une main se tend, une voix s’accorde à une autre. Cette disposition n’est pas une conquête, elle précède les choix. Elle appartient à ce qui, en nous, cherche spontanément la continuité plutôt que la rupture.
Pourtant, l’histoire humaine semble raconter l’inverse. Elle accumule les récits de conflits, de dominations, de violences répétées. On en vient à croire que la discorde serait notre vérité profonde, et l’entente une exception fragile. Mais cette lecture oublie l’essentiel : rien de durable ne s’est jamais bâti sans coopération. Même les affrontements reposent sur des formes d’organisation partagée. La destruction elle-même emprunte les chemins du lien qu’elle détourne.
Au quotidien, cette évidence se manifeste pour qui veut la voir. On traverse une rue en comptant sur l’attention des autres. On parle en espérant être compris. On vit parce que d’innombrables gestes invisibles, accomplis par des inconnus, rendent la vie possible. Le pain arrive sur la table, l’eau coule du robinet, les soins sont reçus. Cette trame silencieuse, au fond, n’est pas un exploit. Elle tient par la répétition patiente d’actes coordonnés.
Ce qui abîme le monde ne naît pas d’un excès de relation, mais de sa déformation. Lorsque le lien se transforme en domination, lorsque la coopération se mue en contrainte, quelque chose se retourne contre sa propre source. On oublie alors que l’autre n’est pas un obstacle à contourner, mais une condition d’existence. La peur, l’avidité, le ressentiment brouillent cette évidence et donnent l’illusion que l’on pourrait tenir seul.
Pourtant, même dans les moments de repli, la dépendance demeure. Nul ne se suffit entièrement. Nul ne se construit sans appuis. Reconnaître cela ne diminue pas l’individu ; cela le situe et le crée. Cela rappelle que l’autonomie n’est pas l’isolement, mais la capacité de s’inscrire dans des relations justes. Une force qui n’écrase pas, une liberté qui ne nie pas.
Cette orientation profonde a des conséquences concrètes. Elle invite à penser autrement les rapports sociaux, les choix collectifs, l’usage des ressources. Là où l’on mise sur la concurrence généralisée, on épuise les êtres et les milieux. Là où l’on restaure des formes d’entraide, même modestes, quelque chose se rééquilibre. Le monde vivant lui-même fonctionne par alliances, ajustements, échanges constants. La séparation absolue y est synonyme de mort.
D’aucuns me diront halte à l’angélisme ou à la naïveté... Bien sûr il y a des conflits réels, des oppositions nécessaires, des résistances à bâtir. Mais même ces tensions prennent sens dans un horizon commun. On s’oppose pour préserver un lien plus large, pour empêcher qu’il soit rompu définitivement. La lutte elle-même vise souvent à rétablir une possibilité de vivre avec les autres.
N’y a-t-il pas dans cette perspective quelque chose qui nous parle ? N’y a-t-il pas dans nos cœurs comme une intuition, du fond des âges, qui nous dit que nous ne sommes rien sans l’autre et qu’il y a un profond réconfort dans la confiance prêtée aux membres de notre espèce ? Nous ne sommes pas faits pour nous dresser les uns contre les autres, mais les uns auprès des autres. Cette disposition première, hélas, ne garantit rien. Elle demande à être reconnue, entretenue, protégée des forces qui la déforment. Lorsqu’elle est honorée, elle ne promet pas l’harmonie parfaite, mais une possibilité à prendre au sérieux : celle de construire un monde où la relation ne soit pas une menace, mais un appui. Nous sommes nés de ça; de cette coopération. A nous peut-être d’affirmer que nous sommes nés pour ça.

Julien Carboni


Illustration : S'sa

23 avril 2026

L'illusion de la nation

La peur cherche une forme. Elle ne supporte pas longtemps de demeurer diffuse, flottante, sans visage. Elle exige une architecture. Alors on la rassemble, on la stabilise, on lui donne un nom. On trace des lignes, on érige des récits, on fabrique un dedans et un dehors. Ainsi naissent les nations.
Elles promettent une identité claire là où l’existence demeure incertaine. Elles offrent un sentiment d’appartenance à ceux que le vertige du monde inquiète. En échange, elles demandent l’adhésion, la loyauté, parfois le sacrifice. Ce pacte est ancien. Il repose sur une idée simple : pour se sentir en sécurité, il faut enfermer les autres, et souvent soi-même.
La nation rassure en réduisant. Elle simplifie l’humain à une origine, une langue, une mémoire officielle. Elle transforme la complexité vivante des êtres en catégories administrables. Elle fixe ce qui, par nature, circule. Elle exige que l’on se reconnaisse d’abord par un drapeau avant de se reconnaître comme vivant parmi les vivants.
Dans cette logique, la peur devient structurante. Elle n’est plus un affect à traverser, mais une énergie à organiser. On la canalise vers l’extérieur. On lui désigne des figures commodes : l’étranger, le différent, celui qui ne rentre pas dans le récit. L’identité nationale fonctionne alors comme une cellule collective, où chacun est à la fois protégé et surveillé.
Ce qui se joue là n’a rien d’anecdotique. C’est une manière de tenir l’humain à distance de sa condition réelle. Car vivre, c’est accepter l’incertitude, la porosité, la rencontre imprévisible. La nation propose l’inverse : des frontières nettes, des appartenances fermées, des identités gravées dans le cerveau et sur des papiers. Elle transforme la peur en principe d’organisation.
On m’objectera que les nations protègent, qu’elles structurent, qu’elles rendent possible la solidarité. Mais cette solidarité est conditionnelle. Elle s’arrête aux limites du groupe. Elle repose sur l’exclusion préalable de ceux qui n’en font pas partie. Ce qui est offert à certains est refusé à d’autres, au nom d’une fiction collective tenue pour naturelle.
Le drame est que cette construction finit par produire ce qu’elle prétend conjurer. En voulant se prémunir de la violence du monde, elle la reproduit. En cherchant à sécuriser l’identité, elle engendre la méfiance permanente. En prétendant protéger la vie, elle la hiérarchise. La prison devient invisible parce qu’elle est partagée.
Il ne s’agit pas ici de nier les histoires, les cultures, les langues. Il s’agit de refuser qu’elles servent de murs. Lorsqu’une appartenance cesse d’être un passage pour devenir une enceinte, elle enferme autant qu’elle rassure. Elle donne une identité à la peur, et la peur, en retour, gouverne les consciences.
Accepterions-nous de vivre sans ces prisons collectives et de consentir à une identité ouverte, vulnérable, non garantie ? De renoncer à la sécurité illusoire des appartenances closes pour habiter un monde sans un certificat d’origine ? Sans une attestation d’appartenance corps et âme à un morceau de la terre qu’on imagine le mieux, le bon, l’unique ? Ce choix n’abolirait pas la peur, il lui retirerait simplement le pouvoir de décider à notre place.
Alors apparaissent, derrière les hymnes et les drapeaux, les barreaux de la nation. Ils ne sont pas toujours de fer mais de récits rances, de frontières sacralisées, de dévotions craintives. Ils ne claquent pas comme les portes d’une prison ; ils se referment plus doucement, dans les habitudes de penser, dans les réflexes de rejet, dans cette manière d’appeler protection ce qui mutile en silence notre commune appartenance au monde.
Les nations ne sont pas des refuges neutres. Elles sont des constructions affectives destinées à banaliser la peur. Les reconnaître pour ce qu’elles sont, me semble-t-il, c’est déjà desserrer, un peu, leurs barreaux.

Julien Carboni

Illustration : S'sa