On a souvent mal interprété le sourire du Bouddha. On l’a réduit à une image de sérénité vague, à une douceur décorative, presque à une politesse de l’âme. Pourtant ce sourire ne détourne pas du monde. Il ne recouvre ni la douleur, ni l’injustice, ni l’inquiétude des êtres. Il exprime une paix plus exigeante; une paix de clarté en quelque sorte.
Voir clair, regarder en face, ce n’est pas céder au désespoir. Notre société associe volontiers la lucidité à l’amertume. On croit profond celui qui ironise, celui qui dénude nos illusions avec un air supérieur et las, mais la véritable clairvoyance ne dessèche pas le cœur. Elle le rend plus vaste. Elle permet de comprendre que les êtres sont traversés de peurs, de blessures, d’attachements, de contradictions. Alors le jugement perd de son arrogance.
Le sourire de Siddhartha naît de cette région intérieure. Il ne procède ni de l’oubli, ni de l’innocence. Il sait simplement ce qu’il en coûte d’exister : l’usure du corps, les attachements déguisés, les deuils, l’instabilité, les désirs insatiables, les illusions qui nous gouvernent, les violences sociales qui écrasent les plus fragiles. Il ne flotte pas au-dessus de l’incendie. Il traverse le réel sans lui abandonner la victoire du tragique.
Peut-être pouvons-nous apprendre à employer ce sourire, ou plus exactement à consentir à ce qu’il nous emploie. Il ne s’agit pas de se fabriquer une expression paisible, ni d’ajouter à son visage une discipline de façade mais de se laisser adopter par sa simplicité, nue, respirable. Entrer dans ce sourire c’est, comme pour la danse de Zorba, retrouver une dimension naturelle de l’être, un accord plus profond avec le souffle, avec la fragilité des choses, avec cette clarté sans crispation qui sommeille en nous sous tant d'agitations inutiles.
C’est pourquoi ce sourire me semble si précieux pour notre humanité. Nous vivons dans l’emportement, la réaction immédiate, la saturation des esprits. Nous absorbons sans cesse des nouvelles graves, des indignations, des peurs, des affrontements. Nous savons beaucoup, mais dans le morcellement. Nous réagissons plus que nous ne répondons. Dans ce climat, la paix devient une résistance. Elle n’est pas inertie, elle est gravité. Elle n’endort pas, elle recueille. Elle n’éradique pas la souffrance du monde ; elle la transforme et empêche seulement qu’à cette souffrance s’ajoute notre propre fièvre contaminante.
Cette paix a aussi une portée commune. Une société habitée par la peur, la convoitise et la crispation produit des formes de vie à leur image, une concurrence généralisée, du mépris social, de l’exploitation du vivant, de la dureté institutionnelle. À l’inverse, une conscience plus pacifiée ouvre un autre rapport aux êtres. Elle se laisse moins séduire par l’emprise, la domination, la simplification. Elle rend pensable une justice plus humaine, une attention plus fraternelle, une manière moins brutale d’habiter notre Terre.
Car le sourire de Siddhartha parle aussi de notre lien au vivant. Celui qui voit clairement ne se vit plus comme un empire séparé. Il comprend qu’il dépend de ce qui le dépasse : l’air, l’eau, la terre, les autres, tout ce tissu de relations sans lequel il ne serait rien. Sa paix n’est donc pas un bien privé. Elle devient une responsabilité. Être au monde de telle sorte que le monde souffre un peu moins de notre passage : peut-être est-ce là une définition d’une sagesse qui se porte comme un sourire tranquille. Une forme de respect sans attente qui observe et se tient prête à accueillir le monde dans ses horreurs et ses fulgurances d’amour. Sourire parce qu’au fond, il n’y aurait que ça de réellement actif. Vivre avec le sourire du Bouddha et pourquoi pas mourir de la même impulsion, en signant ce bref passage terrestre de cette expression qui donne forme à notre intention profonde.
Je reviens souvent à cette image d’un sourire sans triomphe, sans supériorité, sans théâtralité. Un sourire qui n’écrase rien. Un sourire qui n’enseigne même pas. Il se contente d’éclairer l’obscurité des figures assombries par la banalité du ternissement. Il rappelle que la fragilité n’enlève rien à la valeur de l’existence. Que la compassion n’est pas faiblesse, mais intelligence du lien. Et que la paix la plus profonde n’est pas celle qui ignore la nuit, mais celle qui garde assez de lumière pour y marcher.
Julien Carboni


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