16 juillet 2026

Le respect n'est pas la crainte

Il y a des phrases politiques qui claquent comme des portes de caserne. Elles ont la clarté des ordres et l’assurance de ceux qui pensent tenir le réel en nommant simplement le danger. Lorsque le président Macron déclare dans son discours de l’Ile Longue le 2 mars dernier : “Pour être libre, il faut être craint; pour être craint, il faut être puissant”, il ne dit pas seulement un propos stratégique mais installe une vision du monde qui affirme que la liberté devient le fruit paradoxal de l’intimidation et que la souveraineté se transforme en capacité à faire trembler les autres avant qu’ils ne nous atteignent.
C’est un argument compréhensible et je ne doute pas que vous y serez sensibles également. Il est sûrement vrai que le monde n’est pas une prairie naïve où les nations viendraient déposer les armes au premier chant d’oiseau. Bien entendu il existe des impérialismes, des régimes brutaux, des chefs d’Etat qui ne connaissent que le rapport de force et il serait puéril de confondre la paix avec l’absence de défense… Mais ce qui m’inquiète particulièrement dans la phrase du président c’est ce glissement qui fait de la peur un passage obligé de la liberté. 
Camus ouvre une brèche salutaire lorsqu’il écrit dans ses carnets : “Rien n’est plus méprisable que le respect fondé sur la crainte”. Cette phrase a la simplicité tranchante qu’on lui connaît. Elle ne nie en rien la violence du monde mais elle refuse de lui abandonner la définition du respect. Car la crainte, ce n’est pas le respect. La crainte courbe les corps, ferme les bouches, suspend pour un temps l’agression; elle ne crée pas d’estime, ni de confiance, ni de paix durable. Elle produit un silence contracté, une obéissance nerveuse, une attente rancunière. Là où la peur règne en maître, chacun prépare déjà la revanche de son humiliation. Le bellicisme commence souvent par une sorte de hold up sémantique où ce qu’on a appelé la lucidité n’était en fait qu’une fascination pour la force. Ce qu’on a appelé responsabilité n’était en réalité qu’une résignation devant l’escalade. Ce qu’on a appelé protection n’a fait qu’habituer les peuples à vivre sous la voûte mentale de la menace. Et peu à peu l’imaginaire se militarise. La puissance cesse de reconnaître ses propres limites, elle prend l’allure de prophéties qui annoncent des nécessités morbides. Le besoin alors se fait sentir de paraître plus ferme, plus armé, plus dissuasif, plus redoutable. La peur nourrit ainsi la peur.
Une démocratie devrait pourtant se reconnaître à d’autres attentes. Elle peut se défendre sans adorer la force brute. Elle peut protéger ses citoyens sans faire de la terreur réciproque une condition de cette défense. Elle peut savoir que la force existe tout en refusant de lui confier l’avenir de la cité. La vraie force n’est pas destruction; elle est maîtrise de soi, retenue, parole crédible, alliances justes, fidélité aux droits, puissance diplomatique, refus de traiter l’humanité comme une matière stratégique.
Je crois qu’une société peut être qualifiée de juste lorsqu'elle peut inspirer davantage que la peur. Qu’elle soit fiable. Qu’elle soit digne. Qu’elle porte une voix capable de désarmer les fatalités plutôt que d’en faire une doctrine solennelle. Vous me direz que cela ne suffira jamais face aux prédateurs, et je vous approuverai. Mais l’inverse ne suffira pas davantage car la peur n’a jamais fondé un monde commun; elle ne fonde que des équilibres précaires, des murailles mentales, des sommeils peuplés d’alertes à la bombe. Je crois que la paix exige bien plus qu’un arsenal : elle convoque de l’imagination politique, une anticipation diplomatique, une justice sociale, une capacité à ne pas laisser les marchands d’angoisses et d’armes gouverner nos convictions.
Cette phrase que nous offre Albert Camus, écrite en pleine seconde guerre mondiale, nous conduit à penser que la liberté ne se réduit pas au fait de survivre dans un bellicisme admis. Elle induit et suppose une autre idée de l’être humain. Si, pour être libres, nous devons d’abord devenir effrayants, que restera-t-il de cette liberté lorsqu’elle aura pris le visage de ce qu’elle redoute ? La question touche au cœur de la société que nous voulons bâtir : voulons-nous seulement éviter la défaite, ou voulons-nous encore mériter la paix ?
Il ne s’agit pas pour autant de désarmer la vigilance. Il s’agit, en revanche, de désarmer l'envoûtement. De refuser que la peur devienne notre boussole intérieure et politique. De rappeler qu’une politique à la hauteur de nos attentes de paix ne consiste pas à fabriquer des peuples tremblants, même chez l'adversaire, mais à tenir ouverte la possibilité d’un monde où la puissance se laisse remettre en cause dans sa légitimité. La vraie liberté ne se mesure pas à l’effroi que l’on provoque. Elle se reconnaît à la violence que l’on contient, à la dignité que l’on préserve, à cette part de paix que l’on refuse de sacrifier même lorsque l’époque voudrait nous convaincre qu’elle est devenue inutile.
Grâce au président, deux évidences se révèlent à nous. La première nous dit, en tout état de cause, que le respect n’est pas la crainte, et la deuxième nous prouve assurément que le président n’a pas, hélas, la maturité philosophique qui incombe à celles et ceux qui marquent leur passage au pouvoir en œuvrant pour la paix. 

Julien Carboni


Illustration : S'sa

Le processus de création de ce texte a été capté et analysé en temps réel par le logiciel Revision History et atteste qu'il n'a été généré par une IA.

 

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