13 août 2026

J'ai un message pour vous

Un message reçu, et toute mon intériorité se lève. C’est presque comique, si l’on ose le regarder avec un peu de distance : la petite alarme intime, le cœur qui change de vitesse comme si quelque chose d’essentiel venait d’arriver. L’écran n’est qu’un rectangle de verre, et pourtant il a l’autorité d’une porte qui claque.
Je sens alors cette avidité minuscule, très fine, presque élégante : une main invisible qui tire le regard. Elle est intrusive sans trop faire de démonstration. Elle suggère. Elle s’invite. Elle promet un peu l’affection des autres, un signe, une reconnaissance, même une micro-nouvelle. Elle veut sa dose de présence. Elle veut que je me tourne, tout de suite, comme si l’instant n’avait de valeur qu’en étant appelé, validé, partagé. Et moi, docile, je commence à bouger intérieurement avant même d’avoir choisi.
Ce qui est frappant, ce n’est pas la technologie. C’est ce qu’elle révèle. La facilité avec laquelle une parcelle de mon temps se laisse réquisitionner. La rapidité avec laquelle mon esprit se met au service du dehors. Comme une maison dont les fenêtres s’ouvriraient toutes seules au moindre coup de vent. Qui habite alors ? Qui décide ? Qui a les clés ?
Alors je m’arrête un peu. Quelques secondes. Je regarde l’écran comme on regarde une porte qui s’agite dans le vent : ce n’est pas la maison. Ce n’est qu’une porte. Je perçois la poussée de mon réflexe, et je n’obéis pas. Je laisse passer un silence dans ma pensée. Je lui fais une place en quelque sorte. C’est un silence architectural pourrait-on dire : une poutre posée au bon endroit pour que la toit ne s'effondre pas.
Dans ce court temps de silence, je retrouve la rareté d’un espace de choix. L’écran continue d’être là. Le message aussi. L’envie de répondre persiste, mais elle n’est plus souveraine. Je peux répondre, sans être obligé de réagir. Je peux attendre, plutôt que de me précipiter. Je peux laisser la présence rester chez moi, plutôt que de la fuir.
Il y a une liberté très particulière dans ce petit intervalle. Une liberté qui ressemble à une respiration qui reprend son droit après avoir été volontairement retenue pour traverser un nuage toxique. C’est une liberté simple qui change les couleurs de la journée : au lieu de traverser, je redeviens traversant. Au lieu d’être captif, je redeviens capable d’attention.
Je m’aperçois aussi d’une chose plus vaste. Ce que j’appelle “le monde organisé” se confond souvent avec ce qui m’appelle. Une notification, une urgence apparente, un fil d’actualités, une conversation qui me réclame. Le monde devient un couloir d’interpellations. Et la vie, là-dedans, peut vite se réduire à répondre, à se justifier, à se rendre disponible. Mais est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Reprendre sa place, c’est remettre de la lumière dans l’instant. La lumière d’une présence qui n'est pas crispation. Une lumière qui regarde, qui comprend, qui ne se laisse pas avoir. Cela, bien sûr, ne signifie pas mépriser les messages. Cela signifie les replacer en quelque sorte. Une porte n’est pas une maison. Une sonnette n’est pas une visite. Un appel n’est pas l’autre. Et il suffit parfois d’une seconde de silence pour que l’intérieur cesse d’être une annexe du dehors. Quand cette seconde est possible une autre manière de vivre se présente, moins dispersée. Mais voilà que je regarde encore l’écran. Le message est toujours là. Ne pas se rendre particulièrement disponible, c’est s’ouvrir à une disponibilité plus globale. Aujourd’hui le téléphone hurle mais je reste disponible à ce message que je suis en train d’écrire sur mon blog en toute médiateté. Il est midi, et je suis disponible au repas que je prépare pour mes amis. Et, lorsque je l’aurais décidé, j’écouterai votre message en toute disponibilité et je vous répondrai de sorte à dissiper mon urgence par respect pour votre rythme. Le seul numéro d’urgence que je connaisse est celui des secours. Au-delà, rien n’est prioritaire sur la rencontre. Ceci n’était qu’un message, il n’y a aucune urgence à le lire.

Julien Carboni

Illustration : S'sa




Le processus de création de ce texte a été capté et analysé en temps réel par le logiciel Revision History et atteste qu'il n'a pas été généré par une IA.