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16 octobre 2026

La paix dans le chemin

Nous plaçons volontiers la paix au bout du chemin. Après la crise, après que les adversaires auront cédé, que les blessures se seront refermées et que les comptes auront été réglés. Elle serait comme la clairière promise aux pèlerins courageux. Cette perspective nous arrange car elle permet de malmener le présent tout en prétendant travailler pour des jours meilleurs.
C’est un raisonnement bien connu qui nous autorise à serrer les poings au nom d’une fraternité nébuleuse, dans un futur vague et subliminal. Encore un effort dit-on. Encore un ennemi à vaincre, une conscience à trahir, une voix à faire taire. Puis viendra le temps quasi-messianique de la concorde. Or, les chemins ont une mémoire. Et ce que nous faisons pour atteindre un monde façonne déjà le monde qui vient. La brutalité ne disparaît pas une fois son ouvrage accompli; elle demeure dans les consciences, les gestes et le langage. Une cause juste ne justifie pas à elle seule les moyens employés pour la servir. L’autorité qui prétend libérer est avant tout l’autorité. L’exaction et le mépris du caractère sacré de la personne nous conduiront inexorablement à bâtir une victoire peuplée de vaincus. La finalité est déjà présente dans tous les actes qui la précèdent. Gandhi le formulait sans détour “Tels sont les moyens, telle sera la fin”. Il ajoutait qu’aucune muraille ne sépare réellement les uns des autres. Ce n’est pas qu’une belle idée suspendue dans l’histoire, mais une sérieuse mise en garde. L’acte de violence n’est pas une parenthèse entre deux temps de paix; il forme ce qui suit. L’après est imprégnée de l’odeur du sang, même avec une relative paix retrouvée.
Si la colère voit souvent juste, elle voit court. Elle peut désigner la blessure, révéler l’abus, arracher les masques. Mais si nous la laissons gouverner la cité, elle finit par confondre la justice avec le châtiment. Il faut l'entendre sans lui remettre les clés. Garder son feu tout en refusant son empire. C’est un effort de chaque instant contre le simplisme, contre le goût du camp retranché, contre cette volupté sombre qui consiste à se croire irréprochable en déclarant les autres irrécupérables. Mais regardons-nous un instant. Nous aimons célébrer la concorde tout en organisant la concurrence, l’épuisement et les démonstrations de force. On appelle au respect dans des institutions qui parfois écrasent, on réclame le calme social à ceux que l’injustice tient sous une pression constante. La paix a besoin de concret pour ne pas devenir le nom donné au silence des exploités.
Une société prépare sa violence bien avant qu’elle n’éclate lorsqu’elle habitue chacun à considérer l’autre comme un obstacle, un concurrent ou une menace. Elle prépare aussi la paix, obscurément, lorsqu’elle comprend que la coopération est moins coûteuse que l’affrontement et qu’elle place comme des principes inaliénables l’éducation, la culture, la santé et la diplomatie. C’est une voie qui paraît lente. Elle l’est. Le fracas, par définition, fait plus de bruit. Les récits aiment les assauts, les renversements, les promesses de lendemain de conquête. Ils racontent moins volontiers le travail sans prestige par lequel les êtres apprennent à ne pas transmettre intacte la violence reçue. La non-violence a besoin d’une culture pour faire société. L’éducation populaire de l’après seconde guerre mondiale nous a donné un exemple probant de la voie à suivre. Il faut dire que la guerre et son indigestion d’horreur nous y ont aidés. On éduque à la non-violence exactement de la même manière que nous savons éduquer à la guerre. L’émergence intellectuelle et artistique, les objecteurs de conscience des guerres coloniales, les luttes émancipatrices sont les héritages du rêve des “jours heureux”. Il n’aura fallu que quelques années pour que les nations retrouvent leurs démons bellicistes et que de nouveau une propagande de guerre s’installe dans nos consciences. “La paix n’est pas seulement un but lointain que nous recherchons, écrivait Martin Luther King, elle est aussi le moyen par lequel nous y parvenons”. Cette phrase pourrait servir de pierre de touche à toute action collective. Ce que nous faisons nous rapproche-t-il seulement de notre objectif, ou ressemble-t-il déjà au monde que nous souhaitons faire naître ?
La paix n’est pas le fruit, elle est l’arbre depuis la racine jusqu’aux feuilles. Elle est la qualité éthique et politique du mouvement en lui-même. Elle se mesure à ce que nous refusons de devenir, jusque dans l’affrontement. Alors évidemment cela ne rend pas les choses simples car elle ne supprime pas les désaccords, elle ne garantit sans doute pas l’innocence et elle ne promet surement pas de sortir indemne de l’histoire. Mais elle demande que chaque pas témoigne déjà, autant qu’il le peut, du monde auquel il prétend conduire. Le chemin ne mène pas vers la paix, la paix est le chemin.

Julien Carboni



Illustration : S'sa



Le processus de création de ce texte a été capté et analysé en temps réel par le logiciel Revision History et atteste qu'il n'a pas été généré par une IA.

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